Un regard pour les personnes qui dorment dans la rue

  • Avez-vous déjà vu des dispositifs appelés « anti-sdf » ?

Christophe HAHLING : Oui, à la télévision.

Paul GUILLEMIN: Non, jamais entendu parlé à Poitiers. 

Gérard CHRETIEN : Oui, bien sûr. Des dizaines de fois à Paris, lors de maraude, en particulier, devant des banques, magasins, commerces, dans le métro.

Christophe HAHLING : J’ai vu pétition. Je l’ai déjà signée il me semble. Je ne sais pas si c’est très utile. Je doute de la pertinence.

Paul GUILLEMIN : Oui, je voudrai la signer. Ce qui me surprend, c’est de prendre conscience qu’il y ait des gens qui aient pu penser à des choses comme ça. J’avais entendu parler des bancs dans le métro mais pour moi, ce n’est pas tout à fait ça le dispositif anti-sdf. Le dispositif anti-sdf, c’est ce qui vise à nuire. Les bancs dans le métro, ça fait des années que c’est comme ça, pour éviter que quelqu’un dorme sur le banc du métro. Ce n’est pas nuire.

Gérard CHRETIEN : Tout à fait, plutôt deux fois qu’une. Je trouve ça ignoble. Je pense qu’il faut tout faire pour dénoncer ce qui est inhumain et ignoble. Ahurissant que quelqu’un ait pu penser à ça. Ca atteint la dignité humaine. On veut les empêcher de se mettre à l’abri !  Ca me sidère. Je pense que c’est utile cette pétition car il y a des personnes qui ne connaissent pas ce dispositif et ça peut changer quelque chose dans la prise de conscience.

  • Comprenez-vous les résidents d’immeubles qui demandent à leur syndic d’installer un dispositif « anti-sdf » ? Pourquoi ?

Christophe HAHLING : Je comprends mais je n’accepte pas. Je peux comprendre qu’ils se sentent agressés. Ils ont peur, ils se barricadent pour être bien chez soi. C’est la peur de l’inconnue. C’est de l’égoïsme, « on est bien chez soi ». 

Paul GUILLEMIN : C’est complètement improbable pour moi. Il faut qu’il y ait un vote positif, ça veut dire que plus de 50% des propriétaires d’un immeuble votent pour ça. Il y aura toujours des gens pour dire que ce n’est pas possible. Je fais confiance à l’homme. Qu’il y ait une volonté que le lieu soit propre, ça peut se comprendre. Il y a peut-être une question d’insécurité. Evidemment, s’il y a 50 personnes en bas et que personne peut rentrer, ok, ça peut poser un problème. Mais bon, il y a plein d’autres choses qui peuvent être envisagées avant d’en arriver là. 

Gérard CHRETIEN : Oui, il arrive fréquemment que les personnes sans-abris laissent trainer des papiers, des canettes vides, des bouteilles et des choses que je ne saurais te décrire à l’heure de dîner. Ca peut être extrêmement désagréable. Une fois, on faisait une maraude avec l’armée du salut. On a rencontré une douzaine de personnes migrantes sous un porche avec des sacs de couchage. Nous leur avons donné à manger. Un riverain est sorti, en colère en disant : « Et vous allez aussi nettoyer leur merde  ?! ». Mon sang n’a fait qu’un tour et j’ai répondu : « Donc on va les laisser crever ? ». Bon, je n’ai pas de réponse vraiment. Il y a des riverains qui sont compréhensifs, qui leur apportent à manger. Mais je peux comprendre que ce soit vraiment désagréable.

  • Pensez-vous que devenir une personne sdf peut arriver à tout le monde ?

Christophe HAHLING: Oui, j’ai rencontré des gens dont la vie a basculé suite à un divorce, une perte d’emploi, un accident de travail. Des personnes qui n’ont pas forcément de frère et soeur,  qui dépriment, se plongent dans l’alcool, perdent leurs amis, commettant des actes de violence, passent par la prison. Par exemple, j’ai rencontré une personne handicapée suite à un accident de travail. Il a reçu une pension mais il a déprimé, il est devenu désagréable. Sa femme est partie et finalement, il s’est retrouvé sdf. 

Paul GUILLEMIN : Non pas vraiment. Je pense que ça peut arriver vite et de façon sournoise. Mais à tout le monde, non. Je travaille dans le social et je sais qu’il existe des dispositifs sociaux pour amortir la chute avant d’arriver à la rue.

Gérard CHRETIEN : J’ai cru ça à un moment donné et je ne suis plus de cette opinion-là. C’est une phrase qu’on entend souvent, mais je ne suis pas d’accord. A priori, quelqu’un qui est dans un réseau familial, amical, professionnel, il est dans un réseau qui fait un filet de secours. Il m’est arrivé en 3 jours d’apprendre que j’avais perdu mon emploi, que j’allais perdre mon logement de fonction, et ma voiture est tombée en panne. Si je n’avais pas trouvé d’emploi, ma famille et amis auraient pu m’héberger. C’est vrai qu’il y a des personnes qui n’ont pas forcément de famille ou d’amis, mais à mon avis, devenir sdf se fait sur un processus de plusieurs années, et cela arrive à des personnes moins armées, avec un état psychologique faible.

  • Dans la pétition de Martine Maçon, est rappelé le discours de l’abbé Pierre prononcé le 1er février 1954. En voici un extrait : « Toi qui souffres, qui que tu sois, entre, dors, mange, reprends espoir, ici on t’aime ». Avez-vous déjà accueilli une personne sdf ? Pourquoi ? Des conseils à donner ?

Christophe HAHLING : Non, je n’ai jamais accueilli une personne sdf chez moi. J’ai voulu trouver d’autres moyens, une nuit à l’hôtel par exemple. Je sais que j’ai besoin d’un espace pour être un peu relax. On ne peut pas donner constamment. Je suis déjà pas mal impliqué dans le milieu social, très sollicité dans mon travail pastoral. Si on ne se ressource plus, on ne peut plus donner. 

Paul GUILLEMIN : Oui. Quelqu’un que je connaissais, que j’avais croisé. J’ai invité cette personne à dormir, c’était ponctuel. Une autre situation à laquelle je pense, où ce n’était pas une situation ponctuelle, donc j’ai fait des démarches pour trouver une solution durable.

Gérard CHRETIEN : Pas encore. J’ai des amis qui l’ont fait. Peut-être parce qu’on est devenu trop installé, trop à l’aise, trop installé dans notre confort. La configuration de notre appartement pourrait le rendre possible mais il faudrait déjà que je désactive l’alarme de chez moi (rires), afin de permettre à la personne hébergée d’être libre de ses mouvements. A quelqu’un que je ne connais pas, je ne peux pas donner le code de l’alarme. On a été cambriolé une fois, d’où l’alarme chez nous. Nous avons été richement béni par Dieu et en province, j’ai une seconde résidence et je pourrais accueillir quelqu’un, ça s’y prêtre. Mais il y aurait plusieurs conditions comme qu’un travailleur social puisse le suivre et que ce soit sur une durée limitée. En revanche, si c’est une personne qu’on connait un peu, de notre église par exemple, on le ferait plus facilement sans doute.

  • Malheureusement, les personnes SDF ont tristement fait l’actualité. Par exemple, il y a cette personne retrouvée morte devant une église à Valence. Cette information a suscité de nombreux commentaires. Il y a ceux qui disent « mais pourquoi les églises ne sont pas ouvertes pour accueillir les personnes qui dorment dehors » Il y a d’autres personnes choquées par ce qui est arrivé mais qui n’accusent pas le responsable de cette église, mais plutôt l’Etat. Permettre aux personnes sans abris de dormir dans l’église, est-ce illégale ? Si oui, doit-on se rebeller contre la loi ? Que faire pour aider concrètement les personnes qui dorment dehors ? 

Christophe HAHLING : Je ne pense pas que ce soit illégale pour une église d’accueillir des personnes sdf la nuit, si c’est pour dépanner, aider. Mais c’est vrai qu’une église n’est pas forcément adaptée, ce n’est pas chauffé, etc. Dans nos bâtiments qui appartiennent à l’église, nous avons déjà accueilli des gens.  Donner de l’argent, ce n’est pas toujours la meilleure solution. Le mieux est de les accompagner dans leurs démarches, trouver une solution pérenne. On peut payer en dépannage une nuit d’hôtel mais le mieux, c’est trouver une solution pérenne. 

Paul GUILLEMIN : La loi ne peut pas répondre à tous les cas de détresse, c’est la responsabilité de chaque personne que d’essayer de trouver des réponses. Il faudrait au moins essayer. Si je ne suis pas capable, contacter des personnes qui peuvent aider. C’est le devoir de solidarité. Ca prime avant la loi. Je ne peux pas reprocher à l’Etat un acte que je peux accomplir moi-même. Par exemple, tu es sur la route, tu vois un blessé. Ton devoir de solidarité, que ce soit un étranger, un sdf, fait que tu prends ton téléphone, tu appelles, tu fais quelque chose. Pour moi, c’est de la non-assistance à personne en danger.  Mais, c’est vrai que quand je vois un sdf dans la rue, je ne m’adresse pas à lui pour lui demander systématiquement où il va dormir. Est-ce qu’il faut attendre forcément la nuit ? Je ne sais pas. 

Gérard CHRETIEN : Il n’y pas d’interdiction, il y a plusieurs églises en France qui le font. Il y a une église catholique dans le 18ème qui avait accueilli des migrants. Rien n’interdit les églises, c’est le responsable de l’église qui prend la décision. Dans la rue, c’est la jungle. Il y a des théories qui disent qu’il faut d’abord nourrir la personne, lui trouver un travail. Je pense qu’en premier, il faut abriter la personne. Il faudrait créer des circuits courts pour trouver un logement. Aujourd’hui il y a le 115, mais c’est saturé. On ne peut pas garantir que la demande va être satisfaite. Les associations ne peuvent pas dire à quelqu’un dans la rue « vient, il y a de la place ». Il faut qu’il passe par le 115. Il faut trouver un autre système. Là, il y a eu le froid, donc des gymnases ont été ouvert, mais c’est un problème d’une urgence criante. Et malheureusement, il y a des personnes qui refusent car elles ont été agressées. 

Propos recueillis par Sandra JEAN-PIERRE